Les photographes ne font pas que des images

Quelques fois les photographes écrivent...

et quand les mots sont beaux et transmettent le plaisir intense que nous partageons lorsque nous "fabriquons nos petites images"
... l'Aubergiste se laisse aller et les dit à haute voix

une image de John Royle

Aujourd’hui j’aimerai partager (avec son autorisation!) un texte de Sylvain Dutrieux, Membre du groupe Facebook "Photo animalière (Libre et Sauvage), qui parle si bien des expériences d’un photographe animalier en herbe

 

Il est six heures.

Je claque la porte de ma voiture, brisant un instant la quiétude tiède qui inonde la garrigue en cette matinée de printemps.
Je marche silencieusement dans la noirceur de l'aube agonisante, mes grosses chaussures imprimant un peu de moi à chaque pas sur ce chemin tant de fois parcouru.
D'habitude, c'est dans un silence glacé que je sors.

Il y a moins d'un an, je me suis mis à la photo animalière. J'ai raté le printemps. J'ai subi l'hiver. Je suis sorti souvent, allongé dans les herbes folles, immobile dans la nuit sage, luttant contre des températures avoisinant les -10°C, observant des points de givre se former sur mon objectif, avec toujours la même idée en tête : Ne pas bouger. Ne pas tousser. Respirer calmement. Tant pis pour l'inconfort. Tant pis pour mes doigts. De toute façon, je ne les sens plus. La promesse d'une belle observation surpasse tout.

Aujourd'hui, c'est la première fois que je sors un jour de printemps.
Il fait encore nuit mais déjà les oiseaux pépient, volètent. Un bruissement d'aile à droite, un craquement de branche à gauche, un chuchotement dans les herbes.
L'hiver, ce n'est pas la même histoire! Le silence glacé peut être ponctuellement déchiré par le caquètement du faisan de Colchide, un cri rauque qui inquiète, mais rarement plus.
Mes grosses chaussures m'emmènent jusqu'au champ bordant l'aire de vie du renard, elles connaissent le chemin par cœur. Ce qu'elles ne savent pas, c'est qu'une vigilance infaillible est nécessaire : à quelques dizaines de mètres de moi, un troupeau de biches se nourrit dans un champ.
Je m'allonge. Elles restent quelques minutes puis franchissent la clôture du champ d'un bond, d'un bond d'une grâce déconcertante.
Je reprends ma route. Me fais de plus en plus discret à mesure que j'approche du site d'observation du renard.

Je m'allonge dans les herbes.
J'attends.
La lumière augmente peu à peu. Je baisse les ISO, je monte la vitesse.

J'attends.
Le soleil franchit la ligne d'horizon ; dépasse la cime des arbres ; inonde la nature d'une lumière rasante, une lumière qui n'existe pas l'hiver, une lumière pure et douce qui envahit la rétine sans la saturer.

J'attends.
A quelques centaines de mètres de moi, le ballet incessant des 4x4 de chasseurs abime cette quiétude qui m'est chère. Allongé dans l'herbe, j'ai arrêté de compter les voitures à 15. Je me prends à espérer que les biches entrevues il y a une heure ne tombent pas sur cette cohorte inquiétante et mortelle.
Ceux que j'admire, eux les massacrent.

J'attends toujours, mais ne subis pas.
Autour de moi, j'assiste probablement à la naissance de couples de passereaux. Mésanges, rouges-queues, rouges-gorges, serins cinis et tant d'autres se cherchent, se pourchassent, se rapprochent, se considèrent.
Loin, très loin au-dessus de mon corps trop lourd, des buses ont trouvé un courant ascendant et lancent leurs cris si caractéristiques. L'illustration parfaite du monde sauvage.
Les corvidés ont quant à eux préféré se poser sur les lignes haute tension, petites notes de musiques déposées sur les lignes de leur partition.

J'attends. Un lapin arrive. Je le saisis au vol, mais les ISO sont encore trop hauts et la vitesse trop faible. La photo n'est pas nette, mais elle est un souvenir : le souvenir d'un moment d'observation d'une bête qui jamais n'aura su qu'elle était observée.
C'est au tour du lièvre de faire son apparition. Une grande première pour moi. Je savais que c'était grand, mais la taille de cette bestiole est réellement impressionnante!
Il passe à deux mètres de moi. S'immobilise. Son museau remue. Il m'a senti mais le doute persiste : rien ne bouge et, camouflé comme je le suis, il ne peut me voir alors même qu'il est tout près. Je pourrais presque le toucher...
Le prendre en photo? Ce serait risquer de le faire fuir.
Non! Pour une fois, ce ne sera pas mon capteur égoïste qui le contemplera. Lui, il a toujours le dernier mot, s'imposant entre la bête et mon œil.
Cette fois, ce sera moi l'égoïste.
Le lièvre se tourne quelque peu vers moi. Il me cherche. Mais ne me trouvera jamais.
Il reprend sa route. J'expire et m'aperçois que je suis resté en apnée tout le long. Ce n'était pas volontaire. On dirait que l'excitation a pris le pas sur mes besoins les plus primaires.

Aujourd'hui, je ne verrais pas le renard. Je n'aurais pas non plus de belle photo. En revanche, j'ai appris quelque chose.
J'ai appris ce qu'est le printemps.
Je le savais, bien sûr, mais aujourd'hui c'est différent.
J'ai ressenti ce qu'est le printemps. J'ai ressenti, par contraste avec l'hiver, ce que "la vie redémarre" signifie.
Sortez, observez, sentez! La vie est belle.

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